Pierre Gripari, Contes de la rue Broca, editions de la table ronde, 1967.
Ce robinet et cet évier faisaient partie d'une cuisine, et cette cuisine était située dans un appartement où habitait une famille d'ouvrier comprenant le père, la mère
et deux grandes filles. La fée resta longtemps sans se manifester à eux, car les fées ne se montrent pas pendants le jour : elles ne sortent qu'aprés minuit.
Or le père travaillait dur, la mère aussi, les deux filles fréquentaient l'école, de sorte que tous étaient couchés à dix heure au plus tard, et que personne n'ouvrait le robinet de toute la
nuit.
Une fois cependants, l'aînée des filles, qui était gourmande et mal élevée, se leva, sur le coup de deux heures du matin, pour aller voler dans le frigidaire.
Elle prit une cuisse de poulet, la rongea, mangea une mandarine, trempa son doigt dans un pot de confiture, le lécha, aprés quoi elle eut soif. Elle sortit un verre du buffet, alla au robinet,
l'ouvrit...mais voilà qu'au lieu d'eau il s'échappa du robinet une toute petite bonne femme en robe mauve, avec des ailes de libéllule, qui tenait à la main une baguette surmontée d'une
étoile en or. La fée ( car c'était elle) se posa sur le bord de l'évier et parla d'une voix musicale :
_ Bonjour, Martine.
( J'ai oublié de dire que cette fille s'appelait Martine.)
_Bonjour, Madame, répondit Martine.
_Veux tu être gentille Martine ? demanda la bonne fée.
Donne-moi un peu de confiture.
Martine était, comme je l'ai dit, gourmande et mal élevée.
Cependant, quand elle vit que la fée était habillée, avec des ailes de libellules et une baguette magique, elle se dit :
_ Attention ! Cette dame est une belle dame, et j'ai tout intérêt à être bien avec !
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